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LA GUERRE DE 1870
31 août 2016

A L’ŒUVRE pour la CONSERVATION de NOTRE-DAME

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c’est une institution dont les premières mentions remontent au XIIIe siècle (lire l’article de Marie-Josée Nohlen page 15) et qui est sans équivalent à l’échelle du pays et même du continent. Aucune autre organisation laïque et sous tutelle municipale n’a ainsi pour unique raison d’être l’entretien, la conservation et la restauration d’une cathédrale, en l’occurrence Notre-Dame de Strasbourg. «Notre rôle n’est pas d’imaginer une cathédrale. Au contraire. Nous ne sommes pas des créateurs, précise Vincent Cousquer, l’un des sculpteurs de l’Œuvre de Notre-Dame. Nous ne faisons que reproduire, quand le besoin se fait ressentir, ce que ses bâtisseurs ont bâti en leur temps ou ce que des restaurateurs, comme nous, ont réalisé ensuite. »

EPB est avant tout le fruit de la rencontre et de la synergie entre un gestionnaire de Patrimoine et une Avocate strasbourgeoise spécialisée en droit bancaire.

Conscients d’être les héritiers d’une tradition, ses tailleurs, ses maçons ou encore son menuisier, pour ne citer qu’eux, ont à cœur de ne jamais trahir ni l’esprit et l’architecture du lieu, ni la philosophie de ses créateurs. Pas de place à l’improvisation ou à la création. Le travail se doit d’être précis, effectué au millimètre. Chaque opération est réfléchie avec la même logique que celle appliquée au Moyen Âge ou durant les périodes de restauration du monument qui ont suivi. Chacune d’entre elle est effectuée avec les techniques de l’époque afin de ne pas dénaturer l’édifice. Aucune tâche – ou presque – n’échappe à cette règle. Dans le but de s’assurer de leur qualité, comme à l’époque médiévale, les grès sont encore choisis in situ dans les carrières, notamment à Petersbach, à Langensoultzbach et à Niederviller. Avant de passer entre les mains des tailleurs, les blocs, qui pèsent jusqu’à une dizaine de tonnes, sont toujours conservés durant au minimum un an dans une cour, à la Meinau, pour vérifier leurs réactions aux intempéries. La vingtaine de coéquipiers de l’atelier se restreint à ne recourir qu’à des outils traditionnels et manuels. Exit

les engins pneumatiques que les autres professionnels de la pierre adoptent pour réduire la pénibilité de leurs activités et augmenter, de fait, leur productivité. Dans le trousseau des tailleurs et des sculpteurs de la Fondation ne s’entrechoquent que gradines, peignes, fers à charruer, laies, polkas… Autant d’instruments séculaires dont l’entretien est confié à un forgeron «maison», qui s’active encore à forger à la main et à chaud. « Quand nous avons à extraire de la cathédrale une pièce de grès ou bien à en replacer une autre, nous le faisons toujours à l’aide d’un burin, d’une massette et d’un maillet», précise pour sa part Benjamin Gossard, l’un des deux maçons de l’Œuvre. Seul un petit «flex», scie électrique portative, est toléré selon la difficulté de la manœuvre, «mais nous ne l’utilisons que très rarement par respect de la tradition, précise l’artisan. De même, nous veillons à toujours sceller entre elles les pièces de grès avec de la chaux et du plomb comme au Moyen Âge, même si d’autres procédés existent désormais. »

«J’ai travaillé à différents endroits, notamment en Normandie dans une entreprise spécialisée dans les monuments historiques dont les cathédrales, mais la Fondation est le seul atelier où je n’ai vu utiliser que des outils manuels, témoigne Matthieu

Barrault, compagnon du Tour de France en formation à l’Œuvre depuis le début de l’été 2014. Cette particularité se remarque sur les éléments réalisés. Les finitions sont bien plus précises, plus soignées.» Chez les tailleurs, il se raconte d’ailleurs que les marques d’outils sur le grès permettent, si ce n’est de le nommer, de comprendre la façon d’être de leur auteur, ses intentions, de dater l’époque à laquelle il s’est affairé. Impossible de ne pas faire le parallèle avec les traces de pinceau laissées sur la toile par le peintre. L’artisan devient artiste. En toute modestie, le sculpteur Vincent Cousquer tente de relativiser son talent et celui de ses collègues, ainsi que de minimiser la force physique qui leur est nécessaire. «Certes, il faut de la dextérité, mais le grès est une pierre qui se travaille assez bien. Il faut essentiellement apprendre à le maîtriser. La plus grosse difficulté est de trouver puis de suivre son lit, c’est-à-dire son sens géologique, afin de ne pas être gêné dans la taille. »

Si les membres de l’atelier brillent par leur savoir-faire pratique, ils n’ont pas à rougir de leurs connaissances en histoire et histoire de l’art, nécessaires à la compréhension des styles et des techniques de leurs prédécesseurs. Un fonds documentaire que la Fondation constitue depuis le Moyen Âge s’avère dès lors aussi inestimable pour eux que pour les historiens et chercheurs. Outre 7000 monographies sur Strasbourg, l’Alsace et ses églises, il renferme, notamment, une quarantaine de plans sur parchemin datant du XIIIe au XVe siècle et représentant soit la cathédrale, soit d’autres monuments européens. Jusque-là jalousement gardés à l’abri des regards pour des raisons de conservation, ils seront exposés au cœur du siège historique de l’Œuvre, place du Château, dès la fin de l’année 2015. Néanmoins, pour les protéger, seul un nombre limité de visiteurs aura le privilège de les admirer, et ce uniquement durant trois heures par semaine.

Dans ses collections, la Fondation dispose également de 7000 plans de la cathédrale ainsi que de milliers d’autres documents émanant de ses maitres d’œuvres successifs, à l’instar de carnets de croquis et de rapports de travaux. Inédit encore:l’Œuvre possède un dépôt lapidaire et une gypsothèque (lieu dans lequel sont

conservées moulures et sculptures et plâtre) qui, à eux deux, recèlent quelque 2000 statues et pièces de forme retirée de l’édifice cultuel ainsi que 5 000 autres reproduites en plâtre à l’échelle 1, c’est-à-dire à taille réelle. Ce sont ces originaux e: ces moulages qui servent de base au travail de copiste de la Fondation. Dans ses ateliers, au dernier étage du numéro 6 de la rue des Cordiers, côte à côte un fleuron datant du XVe siècle et un bloc de grès en cours de taille ne laissant que peu de doutes sur sa physionomie définitive. «Cet élément, conçu pour une tourelle du transept sud de la cathédrale, avait été remplacé il y a une centaine d’années, mais sa copie est déjà très abimée. Il nous faut donc la changer. Comme nous disposons encore du fleuron original, nous travaillons à partir de celui-ci pour en concevoir un autre à l’identique, s’enthousiasme Vincent Cousquer. Pour travailler, on commence par chercher les formes et les volumes avant de les reporter sur un bloc de grès», précise-t-il, en pointant que, pour tracer les contours des pièces, lui et ses collègues sculpteurs recourent «à des compas d’épaisseurs ou à une machine à mettre au point» munie de bras articulés. Pour leur part, les tailleurs disposent de règles, de compas et d’équerres pour effectuer leurs tracés, ainsi que de gabarits préparés par l’appareilleur du bureau d’études de la Fondation, un service dédié à la réalisation des dossiers et des plans nécessaires à tout chantier d’entretien ou de conservation.

Comme le précise une convention signée en 1999, les travaux de la cathédrale sont diligentes par un maître d’œuvre unique, en l’occurrence un architecte en chef des Monuments historiques choisi conjointement par l’État et la Fondation pour une durée renouvelable de quatre ans. Ce dernier a pour mission de mener à bien les opérations de restauration et de conservation de la cathédrale, qu’il va pour se faire confier à des entreprises privées ou à la Fondation en fonction, notamment, de leur technicité.

Même s’il n’existe pas de règle intangible en la matière, il est ainsi de tradition que les travaux de la pierre les plus pointus reviennent à l’Œuvre. Dès lors, charge à son bureau d’études de monter les dossiers préalables aux chantiers. Petite révolution

en soi, depuis sa reconfigura!* de l’an 2000, celui-ci dispose de dessin assisté par informatique(DAO et CAO)  pour retranscrire toutes les observations et les relevés effectués sur la cathédrale. Résultat:le bureau est capable d’éditer  des  cartographies numériques de l’édifice pierre par pierre, mettant  en exergue, par exemple,les différentes  couleurs des grès recensés sur une façade ou  encore  leur altération aux intempéries, à la pollution ou à une maladie de la roche. A noter qu’un réfèrent est spécialement de l’institution, aux conservation. Sur la base bureau d’études, de ses et de celles de laberatoires a entre autres missions, de déterminer si les anomalies constatée sont irrémédiables ou non et , le cas échéant, s’il faut traiter ou remplacer les éléments altérés.

Plus globalement le; d’études sont destines à renseigner les tailleurs et les sculpteurs sur les ornements à reproduire. Une fois établis, ses plans sont transmis à l’appareilleur pour qu’il rédige fiche de taille et gabarit. le premier de  ces  deux  documents ressemble à un bon de commande informations nécessaires à la conception de l’élément à réaliser (taille, couleur du grès…), tandis que le seconde s’apparente davantage à un patron de couturiére à plaquer sur le grès avant  » sa découpe ». les  gabarits, dessinés en. version numérique, sont imprimés à taille réelle_à l’aide d’un traceur informatique – sur des filmes de polyester, pour la face visible de la pierre, et de zinc, pour les profils, afin de renforcer leur solidité et ainsi facilité leur usage.

«Ma fonction est à la charnière entre le maître d’œuvre,   c’est-à-dire l’architecte en chef des Monuments historique, et les  tailleurs de pierre. Il faut à la fois que ne trahisse pas les volontés en m’assurant qu’elles sont réalisables par les ateliers, résume l’appareilleur Nicolas Eberhardt. Se limite à être un simple dessinateur technique est inconcevable car , dans nos métiers, il faut a de la pierre. Dans ce mon une logique, des codes, des symboles, un langage. Si tu ne les maitrises pas,tu ne peux pas être appareilleur. avant d’être désigné ,j’ai été moi-même tailleur durant dix ans, ce qui est le temps minimum pour apprendre et comprendre le métier, toutes ses ficelles, son jargon. Au Moyen Âge déjà, on commençait par être apprenti-tailleur avant de devenir maître-tailleur, puis enfin maître d’œuvre. Ce n’était pas forcément une volonté, mais une suite logique. Aujourd’hui, c’est toujours le cas, d’où la nécessité de ne pas vouloir brûler les étapes, de se former et de transmettre ses connaissances. »

Ce souci de la transmission a toujours été clairement inscrit dans les principes de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame Chaque année, elle accueille ainsi jusqu’à deux Compagnons du Tour de France et trois apprentis issus d’établissements scolaires de la région ou d’organismes de formation pour adulte. «S’il n’y a pas un ou plusieurs apprentis dans un atelier, le métier meurt. Leur présence démontre la santé du métier, poursuit Nicolas Eberhardt. Ne pas transmettre notre savoir-faire serait une insulte. Nous avons tous été formés par des gens de métier, donc ne pas faire de même serait aberrant. Si la tradition de la transmission n’avait pas été maintenue, nous ne saurions plus aujourd’hui, par exemple, bâtisseurs ont travaillé au Moyen Âge.Si on ne perpétue pas cette coutume n’ont pas d’avenir. »

Le respect du savoir-faire va de pair avec celui du résultat. «A la Fondation, 1m qualité l’emporte sur le temps de travail et la rentabilité. Contrairement aux autres ateliers ou entreprises, ici on peut prendre son temps», apprécie Matthieu Barrault. tailleur itinérant et Compagnon du Toi de France. «Tailler à la main un élément, qu’il s’agisse d’une statue ou d’un ornement, nous demande beaucoup de patience. D’un jour sur l’autre, on ne voit presque pas la pièce avancer», témoigne le sculpteur Vincent Cousquer, les yeux rivés sur la reproduction du fleuron du XVe siècle a laquelle il s’évertue à donner forme. «J’ai déjà travaillé sur elle plus de trois cents heures et j’en ai encore, au minimum, pour cent à cent-cinquante autres, estime-t-il. Dans de telles conditions, Il est évident qu’il est impossible de faire nos métiers sans être passionné à la fois par le travail de la pierre et par la cathédrale. » Plus qu’une vocation, un sacerdoce…

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